Manque de moyens : des Ehpad à bout de force en Creuse

Cadences infernales, moyens insuffisants, patients délaissés… La situation dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), dans le département de la Creuse, est préoccupante.

 « Je voulais être infirmière. Une vraie vocation, pas un métier qu’on choisit en claquant des doigts. Mais aujourd’hui, je suis écœuré de mon travail. Et faire ce boulot sans l’aimer, ce n’est pas possible ».

À 29 ans, Caroline (*) a déjà presque dix ans de carrière d’aide-soignante derrière elle. Assez pour avoir déjà vécu un burn-out, usée par dix mois passés dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) du centre de la Creuse. « Un matin, je me suis levée, je pleurais. Je me suis dit : “j’arrête, ce n’est pas moi” ».

Des soins négligés par des personnels éreintés

Des témoignages comme celui-ci, nous en avons recueilli plusieurs. Toujours sous couvert d’anonymat. « J’ai peur des représailles de ma hiérarchie et je tiens à garder mon travail », insiste Elsa (*), Agent de service hospitalier (ASH), qui ne souhaite même pas donner le coin du département dans lequel elle travaille. Et même si notre idée n’est pas de généraliser, il semble quand même que la situation soit compliquée dans les Ehpad creusois.

Ce qui revient toujours en premier lieu, c’est le manque de moyens humains. « Nous sommes quatre ASH pour 80 lits, et le week-end, seulement deux », raconte par exemple Elsa, qui doit parfois remplacer des aides soignantes, « pour dépanner comme on nous dit ».

« Les patients,  moins on passe de temps avec eux,  plus ils dépriment »

Un manque de moyens qui rejaillit forcément sur les soins apportés aux patients. Des personnes en perte d’autonomie en proie à d’importantes pathologies. « J’ai vu beaucoup de personnes au bout du rouleau car les cadences sont infernales et les personnels dans l’impossibilité de faire correctement les soins », relate Leïla (*), infirmière. « Certains sont secoués dès 7 heures du matin, d’autres habillées à midi. Sans compter les douches, parfois, je n’en ai pas fait pendant quinze jours », se désole Caroline. « Le samedi et le dimanche, c’est la toilette de chat », corrobore Julie (*), qui a quitté l’Ehpad dans lequel elle travaillait pour faire de l’hospitalisation à domicile. « On m’a reproché de prendre trop de temps. Mais je faisais les soins comme si c’était mes parents de l’autre côté. Car les patients, moins on passe de temps avec eux, plus ils dépriment », explique cette aide soignante.

Un déficit d’attention que les familles remarquent. « Elles nous comprennent jusqu’à un certain point mais elles se font de plus en plus oppressantes car elles paient très cher », remarque Caroline, qui se désole de voir qu’on parle « de clients, et plus de patients ».

L’argent, le nerf de la guerre pour des directions qui n’entendent pas toujours le mal-être de leurs personnels, qu’ils paient parfois plus, quand ça se passe moins bien.

La solution des petites structures ?

 Mais tout ne semble pas perdu. Il y a encore des petites structures dans la Creuse où, même si tout n’est pas rose, on prend le temps. « On a le temps de s’asseoir au bord du lit, on discute, on rigole », raconte Sandrine, infirmière. Et sa collègue Leïla de préciser, « on a 60 résidents et on connaît chaque personne, leur histoire. Et en comprenant le contexte, cela nous aide pour les soins. Il y a en plus une vraie volonté de travailler en équipe, de haut en bas, et de faire bien ».

Sandrine a vadrouillé de longues années, dans le Puy-de-Dôme notamment, « dans des usines à vieux avec du travail à la chaîne » et elle en est convaincue. C’est dans les petites structures que cela se passe le mieux. « De par mon expérience, je pense qu’il ne faut pas dépasser 70 résidents. 100 – 120, c’est vraiment la limite. Dans les petites unités, on ressent cette dimension familiale, qui part souvent de la direction ».

« Pour moi, il ne faut pas dépasser 70 résidents. 100 – 120, c’est la limite »

Les deux collègues évoquent une ambiance plus détendue, à laquelle les résidents sont sensibles, « car ils absorbent toutes nos émotions » ; la présence d’une animatrice tous les jours, même le week-end, « quand les patients en ont le plus besoin » ; des cuisiniers qui connaissent les prénoms de tout le monde… Pleins de petits détails qui font « Dans les grosses structures, les soignants se sentent mal et les patients aussi, On sait que ce sont dans les petites structures que cela fonctionne le mieux, constate Leïla. Et qu’est ce qu’on fait ? On reconstruit de grosses structures ».

La solution passe peut-être par là. Car des professionnels qui aiment leur métier, il y en a encore… mais pas à n’importe quel prix. « Je suis au chômage mais pas un jour ne passe sans que je me dise que mon métier me manque, souffle Caroline. Je sais que je veux reprendre mais pour le moment, je ne suis pas encore prête à le faire ».

Les directions auraient du mal à recruter

Du côté des directions des Ehpad, on invoque l’obligation de réserve pour ne pas évoquer clairement le malaise mais le problème du recrutement est mis en avant. À la résidence Anna-Quinquaud à Guéret, la directrice adjointe du CH refuse d’aborder le malaise creusois mais invoque comme principale raison les difficultés de recrutement. « Nous avions déjà des problèmes à recruter des infirmiers et médecins, maintenant ce problème s’étend aux aides-soignants. Entre établissements, il y a une certaine solidarité, on s’envoie des CV. » Mais le problème de recrutement n’est pas encore réglé, comme peut également en témoigner le directeur des Ehpad d’Ajain, Boussac et Châtelux-Malvaleix, Yoann Campocasso. « On souffre d’un problème d’attractivité. » Certes, il y a bien des écoles d’infirmiers et d’aides-soignants à Guéret mais la plupart repartent chez eux car ils ne sont pas tous originaires de la Creuse. Pour y remédier, le directeur prend son bâton de pèlerin. « J’explique en quoi consiste le métier. Récemment j’étais à l’école de Montluçon pour expliquer quel est le rôle des infirmiers dans un Ehpad. C’est un rôle plus large, plus important qu’à l’hôpital où l’infirmier doit réaliser des actes techniques. Ici, l’infirmier encadre une équipe, travaille plus sur le relationnel car les personnes âgées ne sont pas là pour deux jours. » Éclairer, balayer les dernières craintes de certains qui dévaloriseraient à tort le travail avec les personnes âgées, telle est la solution trouvée par le directeur pour pallier l’absence de candidats. Quant aux moyens, ce dernier reconnaît qu’il n’a pas trop de marges de manœuvre. D’un côté, l’État fixe sa part et de l’autre, « il faut rester vigilant à ne pas trop augmenter le reste à charge des familles car les revenus sont modestes en Creuse. » Voilà le dilemme.

Publié le 29/04/2017 à 07h59

(*) Les prénoms ont été modifiés.

Maxime Escot
maxime.escot@centrefrance.com

Virginie Mayet

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